13 janvier 2007
L'attaque de la coquillette sournoise, par Ninon
Il y a les pâtes. Les lasagne, les farfalle, les spaghetti, les tagliatelle, je ne vous fais pas l'affront de dresser une liste des variétés de cet aliment merveilleux, qui s'accommode aussi bien d'un morceau de beurre simplissime ou d'Echiré, d'une lampée d'huile d'olive ou de tas de trucs si sophistiqués que j'en ai le tournis rien que d'y penser à cette heure-ci.
Et puis il y a les coquillettes.
L'ennemi.
Avec son air modeste, là, qu'on ne se méfierait même pas, cette allure de col Claudine de jeune fille convenable, soignée, on sent venir le collant bleu marine, le mocassin, la jupe écossaise (encore que, la jupe écossaise, parfois... mais là, non).
- Qu'as-tu mangé de bon chez ta mamie, mon chéri ?
- Des coquillettes !!! répond l'enfant, avec un sourire féroce.
Vous soupirez, vous vous rappelez Valérie Lemercier, vous vous dites qu'après tout ça n'est pas si grave, il faut de tout pour faire un appétit d'enfant, y compris de petites nouilles laides. Qui refroidissent à grande vitesse. Sans parler de leur ultime fourberie, qui consiste à se sauver de l'assiette en émettant d'abominables schmouick-shmouick.
Et puis, ici et là, vous entendez des voix revendicatives : "Je ne vois pas pourquoi on n'aurait pas le droit de manger des coquillettes à la maison sous prétexte que tu n'aimes pas ça ! C'était le seul truc mangeable que savait faire ma mère", s'indigne le père de cet enfant que vous avez. Ailleurs, d'autres hommes que vous ne pouvez certes pas tout à fait taxer de "sains d'esprit" fantasment sans vergogne sur de délirants empilements de, je cite, "gruyère râpé + coquillettes + gruyère râpé", le tout passé au four, comme si le gratinage pouvait quelque chose contre le schmouick-shmouick d'escampette.
Alors, un samedi à midi, vous abdiquez. Vous vous en fichez, après tout, vous vous êtes préparé une tartine au four et au chèvre frais avec des noix concassées et une petite salade d'endives. Mais le jeune homme réclame des coquillettes, des coquillettes avec du jambon, maman !
Du jambon, y en a pas. Vous trouvez des chorizos nains (ne me demandez pas d'où ça vient, ça mesure un demi-auriculaire, c'est vendu sous vide et il faut avoir été gravement traumatisé dans son enfance pour mettre un truc pareil dans son panier à commissions, à mon avis, mais que celle qui va toujours faire les courses me jette la première passoire). Bref.
Vous faites cuire de l'eau salée, vous jetez dedans une poignée de coquillettes (oui, il y a des coquillettes chez vous, ça vous apprendra à aller dîner dehors toute seule, certaines choses échappent à votre contrôle) quand ça bout, deux minutes avant la fin de la cuisson, vous ajoutez les chorizos contrefaits.
Parce que vous avez une réputation, tout de même, vous ne vous êtes pas contentée de regarder les coquillettes tourbillonner dans la casserole en soupirant, non : vous avez épluché des copeaux de parmesan et émincé un oignon jeune et vert.
C'est cuit. Vous égouttez les trucs, vous coupez les chorizos en rondelles mesquines, vous mélangez, et voilà :
Vous servez.
Un moment plus tard, vous revenez. Le petit a mangé le chorizo, les oignons, le parmesan, et trois fourchettes de coquillettes parce que non mais tu sais je n'avais pas tellement faim, en fait, maman.
La coquillette fait juste rien qu'à me narguer. Salope ![]()
Commentaires
j'ai un truc ressemblant à cette recette, pour une fois ! Mais c'est l'assiette.
Je hais aussi les coquillettes
J'aime qu'on entretienne des petites psychopathies tranquilles, comme ça.
La haine des coquillettes, je trouve ça extrêmement sain. Une coquillette, ça sert juste à rien. Ca tient pas dans la fourchette, ça peut pas se croquer, parce que ça glisse. On croit qu'on va pouvoir la croquer, on la coince avec la langue, on est prêt, on clape vigoureusement, on est sûr qu'on va la couper en deux, cette salope, et je t'en fous, elle a glissé au fond de la gorge, et là on s'étouffe, ça se coince, on devient tout rouge, on fait "KOF KOF !!" à table, devant tonton et tata qui nous contemplent, d'un oeil un peu torve, avec un rictus sadique au coin des lèvres, mais on est seul à le remarquer, parce qu'au moment de mourir, on perçoit des choses que le commun des futurs mortels n'entrevoit pas. Finalement, après avoir toussé 4 fois, on éructe, et on envoie la coquillette dans la figure de la grand-mère, juste en face, qui en a vu d'autres, quand même, parce que papy n'a pas survécu aux camps sans raisons, mais qui néanmoins fait la lippe, parce que c'était pas sa coquillette à elle, et que la nourriture ça ne s'échange pas, voilà. Même (surtout) avec les Allemands. Ces salauds.
Finalement, l'oeil larmoyant, le sourire désolé, on fait face à l'assemblée dominicale, parce qu'il faudra bien expier, et l'on perçoit, au moment de passer au fromage, comme une condescendance miséricordieuse dans les yeux et l'attitude du rassemblement familial, et l'on nourrit, dés lors, une haine farouche, définitive et sans appel possible pour tout ce qui ressemble, de près ou de loin, indépendamment des considérations d'échelle ou de diamètre, à une coquillette.
Oui, j'aime que l'on entretienne ces petites psychopathies tranquilles.
Germaine Lustucru n'a qu'à se les rivoirécarrer dans l'oigne, ses coquillettes !
Idem pour le père Panzani. J'aime pas manquer de respect aux vieux, mais y'a des limites à ce que l'on peut tolérer dans son assiette.
Pour ma part, les coquillettes m'inspirent une indifférence fortement teintée de mépris. Et délicatement ourlée de dégoût. Je sais que ces choses-là existent, qu'il se trouve même de pauvres hères pour leur vouer un culte régressif, mais à la vérité, je me sens fort peu concernée par ces tristes pasticules (ben quoi ? on dit bien homoncule, et c'est on ne peut plus bienséant, qui plus est -alors que sur un malentendu, on pourrait croire que non, justement) pas franches du collier. Dont le seul emploi éventuellement admissible est précisément de servir de matière première aux mouflets de maternoche pour la confection de ravissants cadeaux pour la fête des mères.
Il est vrai que j'ai eu, au moins de ce point de vue -parce que bon, côté pulls, comme bien vous le savez désormais, c'était pas trop ça… mais bon, on ne va pas remettre ça sur le métier-jacquard- une enfance heureuse. Jamais ma mamie à moi n'a fait de coquillettes. Pour elle, le plat "facile et qui plaît toujours à la petite", c'était la polenta… Et la polenta, outre que c'est délicieux, ça a de surcroît le bon goût de ne pas se tirer de l'assiette en schmouick-schmouickant de façon obscène. Bien au contraire. Et le grand jeu, lorsque mamie avait le dos tourné -elle estimait, comme encore beaucoup d'adultes aujourd'hui, qu'on ne joue pas avec la nourriture. Et pourquoi non ? Pourquoi ne se ferait-on pas encore un peu plus plaisir avec ? Du moment qu'on la mange ensuite !- c'était d'incliner l'assiette à 20, 30 puis 45° : ben ça bouge pas ! Fidèle au poste, la polenta. Même à 90°, parfois, mais c'est déjà plus aléatoire, je préfère vous prévenir…
Je n'ai donc pas pour les coquillettes, ces vilaines larves ineptes que d'aucuns tiennent à toute force à faire figurer dans la belle et grande famille des pâtes -qu'elles soient alimentaires, soit, mais de la pasta, ça ?! allons donc !- la moindre indulgence. J'aurais même tendance à éprouver une pitié mâtinée de répulsion pour ceux qui, entre deux bouchées de ces horreurs-là, abondamment poudrées de gruyère - et pourquoi pas de jambon mouliné tant qu'on y est ?- écrasent une larmette tout sauf discrète -bien heureux du reste, lorsqu'ils n'en pleurent pas la bouche pleine et ouverte, les pauvres et ignobles bougres !- sur le vert paradis perdu de leur enfance… Hé bé ! Mais ils ont grandi dans un sanatorium ou quoi ? C'est un truc pour chlorotique, les coquillettes ! Et non seulement c'est inepte, la coquillette, mais c'est inapte. Inapte à toute forme d'accommodement culinaire. Alors que tant de -vraies- pâtes sont conçues pour retenir la sauce ou se contenter d'une simple tombée d'huile, la coquillette est bonne à nib ! Sauf à enrichir quelque soupe de pauvre un peu trop claire, éventuellement. Et, bien sûr, une fois dûment ointe de beurre ou d'huile- à croire qu'elle va disputer un pancrace, cette naine !- à se tirer de la gamelle en schmouick-schmouickant…
Bref, il convient d'ignorer les coquillettes ne serait-ce que parce qu'elles usurpent le nom de "pâtes".
Cela dit, Ninon, je salue ton bel esprit combatif : combien, à ta place, confrontées à une telle requête, se seraient exécutées, la mort dans l'âme, peut-être, mais sans chercher plus loin, résignées ? Au lieu de quoi, tu as essayé, relevé en quelque sorte le défi : cet impossible pari qui consiste à faire un plat avec une base aussi vile et veule -parce que hein, faut être sacrément veule pour se défiler en schmouick-schmouickant ! Et je trouve pour ma part la conclusion assez jubilatoire : ton fils a dédaigné les pasticules et mangé ce que tu leur avais adjoint. Pas complètement marteau, le petit Merlin ! (sorry, j'en avais envie depuis trop longtemps, je le ferai plus, promis… Plus sérieusement, il me semble fort réjouissant, ce gamin. Il mériterait de manger de la polenta plus souvent !)
J'adore !
pas les coquillettes (entendons nous bien), non, parce que ce ne sont pas de vraies pâtes, nous sommes d'accord.
Mais la jubilation à lire des commentaires aussi bien troussés, qui plus est de bon matin, c'est presqu'aussi bon qu'un plat amoureusement cuisiné.
Salope !
J'aime comme elle fait causer fort, la coquillette \o/
Une question, néanmoins
Qui es-tu Méfaire Lady ?
Où peut-on te lire ailleurs ?
(et puis je voterai bien pour un blog maldororesque s'il ne continuait pas à alimenter celui-ci de sa prose, d'ailleurs.)
C'est pour éviter qu'elles se schmouikent-schmouikent, les coquillettes, qu'il faut mettre du râpé dessus ET dessous, avant de faire gratiner.
En fait, ça se sert en tranches, les coquillettes.
plaisir coupable
Si vous permettez, moi je verrais bien ca comme suit:
-D'un cote vous avez les pates, cette chose noble et delicieuse qu'on peut deguster de mille facons sublimes, moi je dirai les pates fraiches aux cepes dans un petit resto florentin c'est pas loin du top de la pasta, par exemple. Ou meme des tres bonnes pates seches, je suis fan (Sauf les farfalles, les preferees de mon mec, on ne developpera pas ici car nous evoquons aujourd'hui la coquillette, et on ne va pas commencer a se disperser, mais les farfalle c'est plat et bete, ca n'a aucun rebond. C'est triste et nullache, les farlalle)
-De l'autre cote, il y a les "nouilles", comme on les a toujours appelees quand j'etais petite, et comme on les a surtout toujours cuisinees dans mon enfance. A savoir un truc mou, trop cuit, mais dont je m'enfilais gaiement des assiettes pleines, avec juste du beurre, ou si c'etait dimanche soir une petite boite de sauce tomate a la viande rotie de buitoni, meme que c'est mon pere qui bouffait presque toute la boite (et meme presque toutes les pates, si on va par la) Et les pates en questions, devinez ce que c'etait? :) Ben oui, ca fait smouich smouich, c'est super sexuel, un peu degoutant, c'est regressif a mort et j'adore :D
Meme si ca ferait un rien drole qu'on me les serve avec une sauce sublime et des cepes dans una trattoria parisienne, hein.
Bon, a quand une note sur les nouilles asiats?
Mais non, enfin.
Ca ne se sert pas, les coquillettes.
Quand on nous en réclame, ce qui ne peut que plonger dans la plus profonde stupéfaction, voire dans un état d’abattement proche de la démission définitive, il arrive, et Ninon l’a excellemment exprimé, que l’on cède. Abdiquer ne signifie pas se résigner. La bataille, la guerre.
Mais sans sollicitation particulière, quelle créature assez rebutante, assez vile, oserait servir une chose pareille à des gens, je veux dire des êtres humains, qui ont un coeur quand même. Et des oreilles. Et une sorte de chose entre les deux, parfois, qui leur fait regarder les coquillettes, servies à table, avec le même air ahuri que si on leur avait servi du chou-fleur.
Ils regardent, le plat, la maîtresse de maison, le plat. Leurs yeux effarés se posent lentement sur les enfants de la maison. Comme dans ces cauchemards, dont on ne parvient pas à s'extirper. Un peu de tristesse et d'impuissante compassion se lit alors dans les yeux des convives. Ils se prennent à penser que ces pauvres petits êtres doivent avoir l'habitude de manger ces... ça. Les petits, l'oeil triste et résigné, fixent le plat sans émotion perceptible. Peut-être, au fond d'eux-mêmes, un discret sentiment d'injustice et de révolte parvient-il encore à naître, mais il ne dépasse plus depuis longtemps le stade du cerveau reptilien.
Conditionnés. Ils ont le palais détruit, l'âme coquillettée, recroquevillée sur elle-même. Eteinte par l'eau de cuisson des coquillettes, qui stagne toujours, toujours, dans le tube formé par la forme incongrue et stupide de ces pâtes effarantes.
Et la maîtresse de maison, qui revient de la cuisine, fièrement, en apportant quelque chose qui est censé accompagner les coquillettes. Peu importe quoi, ça n'a plus aucune importance. Elle leur sourit, elle est heureuse. Fière, peut-être même, de ses coquillettes.
Alors, les convives se lèvent, lentement, jettent un dernier regard désolé aux petits, croisent leur regard, vide, qui ne leur renvoie que le reflet de leur propre compassion. Prennent leur veste, rassemblent leurs affaires, et sortent de la pièce. De la maison. Du village.
Et ils savent déjà qu'ils n'y reviendront jamais.
Même pas en tranches, les coquillettes. Même pas avec du gruyère dessus, dessous, dedans, à côté, injecté à la pompe à insuline 1ml.
***
Isadora, je vous remercie de votre commentaire, qui me va droit au coeur. Pour écrire, je crois qu'il faut avoir quelque chose d'important à dire, qui justifie qu'on ressente le besoin de le faire partager à des gens. Malheureusement, je n'ai rien d'intéressant à dire aux gens, hormis d'effroyables banalités qui rendraient mon blog, si j'en entretenais un, ennuyeux à se pendre.
Mais si malgré tout je devais en créer un, je tacherais de vous le faire savoir, je vous le promets.
Justement, parlons-en!
Je ne vais pas revenir sur l'inutilité latente de la coquillette, tant il a déjà été brillement démontré qu'elles étaient latentement inutile. Je n'ai même jamais trop compris pourquoi "coquillettes". C'est pas vendeur, comme nom. Spaghetti, tagliatelle, lasagne, farfalle, là oui, ça cause! Surtout quand on leur adjoint un numéro derrière, juste comme ça, pour que ça pète, un peu comme ces crâneuses d'huîtres. Des spaghettis n°5! Là d'accord, ça cause!
Et pis aussi, y'a le western spaghetti! Voilà, ça ça veut dire quelque chose. Ca cause. Alors que le peplum coquillette, je vous déconseille, c'est nul.
Enfin bon, j'arrête d'en parler parce que je sens que moi aussi je m'emporte.
Par contre, je souhaitais profiter du temps de parole qui m'est imparti pour rebondir sur gluglu. En tout bien tout honneur, hein.
Il se trouve que moi aussi, j'ai toujours dit "nouilles". Faut dire que quand j'étais môme, ma mère ne s'embarrassait pas de chorizo nain ni d'aucun artifice pour nous faire croire qu'on mangeait des pâtes (des "pâtes", n'importe quoi!) alors qu'on le voyait bien, nous, que c'était des nouilles. C'était pas une crâneuse, ma mère. Pas une huître, maman.
C'est pourquoi j'ai grandi en mangeant des nouilles et que je me suis trouvé fort dépourvu quand l'école fut venue. Et que mes copains disaient "des pâtes". Même sur le menu à la cantine, c'était écrit "pâtes". Et moi je me faisais moquer parce que je disais "nouilles". Déjà qu'on m'avait envoyé des objets contondants au visage le jour où j'avais dit "bâtonnet à oreilles" au lieu de "coton-tige" et qu'on m'avait enterré vivant après m'avoir uriné dessus quand j'avais parlé de "pochon" en lieu et place du mot scientifique "sac plastique". J'avais beau leur dire que je venais d'un milieu de baladins, où l'on parle comme on écrit. Et où l'on ne sait pas écrire. J't'en fous, on était toujours prêt à me briser un genou à coups de barre à mine quand je disais "nouilles".
C'est pourquoi, mesdames messieurs les jurés, la coquillette je lui chie dans l'œsophage, ainsi qu'à toutes ses copines qui se font appeler "pâtes" alors que ce ne sont que des nouilles.
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